«Ma mère a épousé un hautboïste»


Ce texte est la traduction d'une nouvelle de Paul de Vergie, fils de Jean de Vergie qui fut durant de nombreuses années second hautbois de l'Orchestre Symphonique de Boston.
Cet article que j'ai tenté de traduire en essayant d'en respecter l'esprit, a été publié dans le «Saturday Evenîng Post» le 19 Février 1949 sous le titre «Mother married an oboe player».



Ayez pitié de la femme qui joue «second violon» d'un hautboïste. Car cet intrument de tempérament, qui ne supporte pas plus la chaleur que le froid, ni les chocs, s'il peut ne pas rendre son mari fou est à peu près certain de mettre son foyer sens dessus dessous.

La prochaine fois que vous aurez l'occasion d'assister au concert d'un orchestre symphonique, observez attentivement les trois hommes, au centre de la seconde rangée qui tirent des notes plaintives de ce qui ressemble à des clarinettes sous-alimentées. Ces instruments sont des hautbois et les hommes que vous voyez sont hantés, obsédés et tourmentés. Le public aime à croire que tous les hautboïstes sont fous; le pupitre des violons dans sa totalité les déteste profondément; leurs femmes et leurs enfants se réjouissent de leur absence du domicile; et un charmeur de serpent tenant dans ses mains un cobra soyeux n'a pas autant de soucis qu'un hautboïste aux prises avec son instrument. Qui plus est, ces hommes s'en veulent d'avoir choisi le hautbois - les meilleurs se maudissent dans leur sommeil en rêvant à la vie paisible des autres instrumentistes. Mais la colère leur est interdite car elle les fait jouer trop haut.

Ami, avez-vous des ennuis? Alors, vous vous réjouiriez de connaître un hautboïste. Ou la famille d'un hautboïste!

Je parle en connaissance de cause. En effet je suis le fils d'un des meilleurs hautboïstes du pays. L'hiver dernier, en déplacement dans les Rocheuses, je me rendais à skis dans une auberge de montagne située à six miles pour écouter la retransmission hebdomadaire de l'Orchestre Symphonique de Boston auquel mon père appartient. Mon aspect manifestement meurtri à mon arrivée, alors que je venais d'affronter dans l'obscurité les pistes, éveilla naturellement la curiosité autour de moi. En réponse aux questions qui m'étaient posées, je répondis que j'étais venu jusque-là, en espérant pouvoir écouter mon père jouer.

« De quoi joue-t-il donc? » me demanda-t-on avec un réel intérêt.
« Du hautbois » répondis-je.
« Oh! » me répondit-on poliment.

Comme toujours, je remarquai des regards interrogateurs et vaguement suspicieux. Dites aux gens que votre père pratique la médecine et ils s'émerveillent et vous demandent où. Dites que c'est un homme de loi et ils se demandent dans quelle spécialité. J'aimerais témoigner, en tant que fils de hautboïste, que tous les hautboïstes ne sont pas nécessairement fous, même s'ils ont toutes les raisons de l'être.

De fait, s'il est vrai qu'au Canada un hautboïste avait coutume, par grand froid, de chasser sa femme du lit afin d'y faire de la place pour son hautbois, c'est parce que les hautbois sont encore plus difficiles à conserver en harmonie (justes) que les épouses les plus fantasques. Je veux dire par là que le type avait une «bonne raison». Beaucoup d'hommes ont une femme. Seuls quelques malheureux ont un hautbois.

Assurément, un homme avec un hautbois ne devrait en aucune façon se marier : il s'agit d'une certaine forme de bigamie. S'il est accroc avec un hautbois, il possède déjà toutes les femmes et les enfants qu'un homme peut souhaiter. Et il n'a pas plus besoin de belle-mère.

Comme a comme coutume de le dire un grand chef en essayant d'exprimer ce qui ne va pas du tout

« ça va pas mon ami, ça va vraiment pas ».

Voilà par exemple ce qui se passe typiquement le matin chez nous. Après une soirée houleuse passée à se battre avec son hautbois, mon père essaie maintenant de faire amende honorable en étant extrêmement agréable. Le petit déjeuner est le seul moment où il voit sa famille réunie et il regarde chacun avec amour. Il sirote son café. Nous sommes l'image parfaite de la tranquillité. Quand soudain il pousse un hurlement d'angoisse comme s'il venait de trouver du phénol dans sa tasse et, en bondissant sur ses pieds, il bêle

« Qui a fait tomber ma meilleure anche par terre? »

On peut alors dire que tout est maintenant rentré dans l'ordre!

Vous savez, pendant que Maman commençait à préparer le petit déjeuner, la table de la cuisine était couverte de petits tournevis, de petits couteaux assez méchants pour faire toutes les opérations possibles à la clinique "Mayo" et des anches. Pour un hautboïste, son âme n'a pas plus d'importance que son anche et ne lui donne pas autant de souci. Il ne peut jamais en obtenir satisfaction.

Partant d'une solide tige de roseau provenant du sud de la France, il obtient deux fragiles mèches de l'épaisseur d'une feuille de papier et d'un pouce de long, solidement liées à un minuscule tube de cuivre se terminant par un embout de liège. Le secret d'une anche réside dans le grattage. Cela requiert de l'entrainement, une délicate précision dans le maniement du couteau et la patience d'un saint. Cela entraîne aussi nombre de mugissements d'exaspération, de malédiction, des grincements de dents et le supplice de l'âme. Mon père est l'un des rares hautboïstes à avoir encore quelques cheveux mais il avait à l'origine une abondante chevelure et elle diminue à vue d'oeil.

Ne serait-ce que se préparer à jouer est une tâche difficile en soi, un travail que tout artisan contemplerait avec admiration. Il s'agit d'un remarquable exploit physique s'apparentant à de l'auto-torture délibérée. Voilà grossièrement ce que vous faites. Retenez votre souffle pendant une bonne demi-minute et laissez l'air s'échapper très, très lentement au travers de cette fragile embouchure qui ressemble au grand frère d'un hameçon pour truite. En même temps vous faites courir vos doigts pour réaliser de délicieux arpèges, tous stacatto probablement, et écrits avec six bémols.

Le domicile d'un hautboïste est plein de petits verres d'eau dans lesquels trempent des anches. Vous savez, le pauvre homme est assailli par le doute et essaie toujours de trouver une anche qui sera exactement assez douce pour ce qu'il est sûr de devoir jouer le jour même. Il est expert en la matière - il n'a pas vraiment le choix - et assez sûr du programme pour pouvoir en trouver une qui lui donnera exactement le son juste, doux et suave correspondant à qu'il désire.
Que pensez-vous qu'il arrivera alors? Le programme sera modifié sans qu'il le sache et commencera par une musique demandant une anche dure donnant un son sourd, brillant et il sera foutu. Il l'est toujours. L'anche, qui sonnait si bien lorsqu'il l'a essayée chez lui, va maintenant paraître maladive et faible dans la salle de concert ou encore va se fendre juste quand il en a besoin ou, si rien de tout cela n'arrive, une clé va rester collée et ruiner l'un de ses solos.

Lorsque l'Orchestre National de France s'est produit ici dernièrement, ce genre d'incident est arrivé au premier hautbois mais celui-ci était un réel lutteur. Sans perdre un soixante-quatrième de note, il arracha l'instrument des mains du second hautbois médusé et joua le solo à la perfection. Tout cela sans jouer trop haut, ce qui fut réellement miraculeux, vu son état d'excitation.

En ce qui nous concerne, nous nous efforçons de rendre notre père heureux, si tant est qu'un hautboïste puisse l'être, car un hautboïste triste jouera toujours trop bas.

L'orchestre, comme vous le savez sans doute, s'accorde sur le hautbois. Le hautboïste est un perfectionniste frustré et quand il donne le la, rien au monde ne saurait l'en faire changer. Tous les instrumentistes à cordes détestent l'accord qu'il leur donne. Ils l'aimeraient un peu plus haut et plus brillant mais il n'en démordra pas. Ils ne perdent d'ailleurs jamais une occasion de se venger. Un jour, le grand Jascha Heifetz s'interrompit durant une répétition pour demander au hautbois de donner un nouveau la. Celui-ci fut à peine audible. Alors, Heifetz demanda distinctement au premier violon :

« Votre premier hautbois ne serait-il pas Ecossais? »

Un millier de peurs diaboliques hantent le hautboïste. La chaleur va fendre son instrument de haut en bas; le froid pareillement. Laissez le un tant soit peu humide, il en sera de même. Faites lui subir un choc et il va craquer tel un melon. En plus de tout cela, un hautboïste doit pratiquer sans cesse - le hautbois est probablement le plus difficile des instruments et les parties de hautbois sont difficiles.
Dans "Le Tombeau de Couperin" de Maurice Ravel, le solo de hautbois est si coriace qu'en France les musiciens l'appellent "Le Tombeau du Hautboïste".

De plus, le hautboïste sait qu'à chaque minute où il travaille, il est unanimement détesté de tous ses voisins. Il ne s'agit aucunement là d'un quelconque sentiment de persécution. A peine un hautboïste s'est-il installé dans un nouvel appartement qu'il peut s'attendre à trouver une lettre signée «un voisin indigné». S'il habite un appartement, il doit transporter clandestinement le hautbois comme s'il s'agissait d'un tigre domestiqué. Ce qui le met particulièrement en rogne, ce sont les lettres transmises par son propriétaire qui parlent de ce «diable de joueur de piccolo».
Il ne peut pratiquer son instrument que comme s'il s'adommait à un quelconque vice.

Mon père a adopté un système dont vous ne pourrez qu'admettre qu'il est la recherche de l'équité même. Il travaille une demi-heure dans un coin de la maison et se déplace ensuite dans une autre pièce jusqu'à ce qu'il ait fait le tour de la maison. Même pendant les jours de plus forte chaleur il garde les fenêtres hermétiquement fermées et il a scientifiquement determiné ce que chaque voisin est en mesure de supporter. Si quiconque du côté ouest est un peu plus sensible que les autres alors la personne en question n'aura pas droit à une demi-heure complète. Notre famille tout-entière suit le mouvement et précède mon père d'une pièce. Tout au long du parcours il trace son chemin avec des anches, des tournevis, du liège et des morceaux de roseau que personne n'ose toucher et encore moins déplacer.
Nous avons perdu l'une de nos meilleures femmes de ménage qui, en époussetant, avait mis une collection d'anches dans le tiroir d'un bureau. Miraculeusement dans un accès de self-control, mon père s'est retenu de l'étrangler. De son côté elle affirma qu'il semblait très ému; elle fit remarquer qu'il était particulièrement difficle de nettoyer une maison dans laquelle tout meuble à dessus plat est susceptible de servir de support à un verre d'eau où trempent des roseaux. Mon père a l'habitude de faire tremper jusqu'au lendemain toutes sortes de roseaux et certains durant deux jours avant d'en faire des anches. Et rien au monde ne saurait dire quelle anche sera la bonne, celle bénie qui ne lui attirera aucun souci.

La femme de ménage avait depuis le début des doutes concernant notre famille. Elle devait penser que nous étions impliqués dans une forme quelconque de vaudou. Tout simplement parce que la maison était pleine de plumes de dindes. Mon père devient lugubre à chaque Thanksgiving, persuadé que les dindes seront mangées jusqu'à extinction de l'espèce. Car il a vraiment besoin de plumes de dindes : ces plumes sont aussi importantes pour les hautboïstes que la cire pour les skieurs. Il les utilise pour nettoyer le hautbois et pour en sécher l'intérieur. Aucune autre plume n'est suceptible de faire l'affaire. En ce qui le concerne, il a de la chance et est dans une situation particulilèrement privilégiée : en effet la mère de l'un de ses élèves dirige une ferme spécialisée dans l'élevage de dindes. Cet élève ne vient jamais à une leçon sans apporter un paquet de plumes. Aussi avons-nous suffisamment de plumes pour équiper une tribu indienne de taille respectable. Il y a chez nous un stock pour une bonne dizaine d'années d'après mon père, ce qui le réjouit. Il y a des plumes dans la plupart des tiroirs de bureau. J'en trouve au milieu de mes chemises et de mes chaussettes. Ma mère en trouve dans l'armoire à linge. Prenez un livre dans la bibliothèque et vous trouverez encore des plumes. Il y a aussi de splendides gerbes de plumes dans les vases de fleurs : il est même parfois arrivé à ma mère de les arroser lorsqu'elle était particulièrement préoccupée,

Chaque fois que j'entends mon père prendre l'un de ses hautbois - un hautboïste d'un orchestre symphonique en possède plusieurs - et en tire une douce musique, au lieu de le couvrir en jouant du piano, mon respect pour sa force de caractère ne fait qu'augmenter.

Quelle vie! La carrière d'un hautboïste comporte deux mouvements bien clairs.
Dans le premier, il se lie à son instrument et dans le second il passe le reste de sa vie à le regretter.

Un violoniste qui élèverait lui-même des chats pour obtenir une corde de mi fiable n'aurait pas la moitié des soucis qu'un hautboïste peut avoir au cours d'un de ses lundis les plus paisibles. Même en été, quand il n'a pas à se soucier de la froidure, un hautboïste regarde le thermomètre aussi anxieusement que s'il avait investit toutes ses économies dans un parterre d'orchidées.

Laissez un hautbois prendre froid et s'il ne se fend pas, il devient faux et, lorsqu'il se réchauffera, perdra quelques clés. Où que nous puissions trouver un hautbois dans la maison, il y reste. Personne n'y touchera. Je me m'efforce juste de marcher sur la pointe des pieds, tout en m'assurant que pas le moindre souffle d'air ne puisse incommoder cet invalide chronique à l'humeur mesquine.

Si les autres musiciens trouvent drôle l'histoire du hautboïste qui faisait dormir sa femme par terre alors qu'il gelait, dans notre famille, nous comprenons ce qu'il pouvait ressentir. Il avait en fait le choix entre avoir des ennuis avec sa femme ou avec son hautbois : de ces deux maux, il avait tout simplement choisi le moindre.



Dernière mise à jour : 28 juin 2005

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